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Y a-t-il un Don Juan dans la salle ?

Retour sur le spectacle Don Juan de la compagnie L’Agence de Voyages Imaginaires, au théâtre de Fos-sur-Mer

Créé en 1665, Don Juan ou le Festin de pierre est l’une des œuvres les plus sulfureuses de Molière. À travers ce personnage libertin, l’auteur dresse le portrait d’un homme qui refuse toute morale, se joue des femmes, de la religion et des conventions sociales. Don Juan séduit, promet, abandonne, provoque. À ses côtés, Sganarelle, son valet, incarne à la fois la conscience morale, la peur et la contradiction : il condamne les actes de son maître tout en profitant de sa protection. La pièce, profondément critique, questionne le pouvoir, l’hypocrisie sociale et la domination masculine, jusqu’à la chute finale de Don Juan, englouti par les flammes de l’enfer.

Une relecture contemporaine signée L’Agence de Voyages Imaginaires

C’est cette œuvre mythique que la compagnie L’Agence de Voyages Imaginaires a choisi de revisiter, dans une mise en scène présentée au théâtre de Fos-sur-Mer. Dès l’entrée en salle, le public est interpellé : sur scène, une pancarte annonce « Y a-t-il un Don Juan dans la salle ? ». Une question simple, frontale, presque dérangeante, qui annonce la couleur : ici, Don Juan ne sera pas seulement un personnage de théâtre, mais un miroir tendu à notre société.

Dans cette version, le texte de Molière est respecté dans sa force et sa musicalité, mais le jeu, la scénographie et les partis pris artistiques l’ancrent résolument dans notre époque. Le duo central fonctionne avec une grande précision : Don Juan, personnage charismatique, manipulateur et insaisissable, fait face à Sganarelle, interprété avec une justesse mêlant humour, lâcheté et lucidité. Leur relation, moteur de la pièce, oscille constamment entre comédie et tragédie, rire et malaise.

Une femme dans le rôle de Don Juan : un symbole fort

Mais le choix le plus marquant de cette adaptation réside dans la distribution : le rôle de Don Juan est confié à une femme. Un geste artistique fort, qui dépasse largement la simple inversion des genres. Être un « Don Juan », dans l’imaginaire collectif, c’est être un séducteur, un homme libre, conquérant, souvent admiré, parfois glorifié. La société a longtemps romantisé ce comportement, en occultant ce qu’il implique réellement : le mensonge, la manipulation, la domination.

En incarnant Don Juan au féminin, la compagnie renverse le regard. Les mêmes mots, les mêmes actes, portés par une femme, provoquent un trouble immédiat. Ce qui pouvait sembler charmant devient brutal, ce qui faisait sourire interroge. Le public ne peut plus se réfugier derrière l’habitude ou la tradition : il est forcé de voir Don Juan pour ce qu’il est.

À la fin de la représentation, Valérie Bournet, la comédienne interprétant Don Juan a livré une prise de parole qui prolonge le spectacle au-delà du plateau. Elle confie notamment s’être retrouvée « dans la peau d’un prédateur, d’un ogre d’aujourd’hui ».
Des mots forts, lourds de sens. L’ogre, figure mythologique, dévore sans limite, sans empathie, mû par son seul désir. Le prédateur, lui, appartient à notre réalité contemporaine : il observe, choisit, manipule, avance masqué. En utilisant ces termes, la comédienne ôte toute dimension romantique au personnage. Don Juan n’est plus un héros de la transgression, mais une figure de violence, sociale et intime, dont les mécanismes sont encore tristement familiers.

Le choix de faire revenir Don Juan des flammes de l’enfer, plutôt que de le faire disparaître définitivement, renforce ce constat : il ne s’agit pas d’un monstre du passé. Don Juan existe encore, sous d’autres formes, dans nos comportements, nos silences et nos complaisances collectives.

Un spectacle nécessaire

Ce Don Juan ne cherche ni à rassurer ni à flatter. Il dérange, questionne et pousse à la vigilance. L’Agence de Voyages Imaginaires signe ici une adaptation engagée, intelligente et profondément actuelle, qui rappelle que le théâtre est aussi un espace de réflexion collective. Et que la question posée dès l’entrée en salle mérite d’être prise au sérieux : y a-t-il un Don Juan parmi nous ?

Article publié le : 14/01/2026

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